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                                                                                                                                                                                    juin 2O10

                                                                                                                                                                       revu en mai 2014

 

Il est temps de mettre certaines choses en évidence dans la façon dont certains 'citoyens' militants appréhendent leurs activités. Les propos qu'ils tiennent sont symptomatiques d'une façon de concevoir l'action politique. Quand dans une réunion de militants un syndicaliste déclare qu'il se bat avec l'objectif "qu'on dise dans le journal qu'à Béziers il s'est enfin passé quelque chose"… (sous entendu : quelque chose qui a contesté l'ordre établi). Quand on nous dit que "deux journalistes ont passé sous silence la présence - à bord d'un bateau qui apporte de l'aide aux palestiniens de Gaza - du prix Nobel de la Paix Mairead Maguire, la réduisant à l'anonymat parmi d'autres militants et diminuant ainsi la portée de cet engagement." 1 Quand on nous rapporte que des comédiennes et des personnalités féminines ont réclamé (trois semaines après l'événement) la libération des lycèennes enlevées par Boko Haram au Nigéria (image ci dessus où on notera la forte présence des caméras) on peut se demander si ce n'est pas plus le fait de paraître dans les médias que l'action elle-même qui est important. Comme si tout se décalait vers la recherche d'un rapport de force "médiatique" où l'opinion publique serait la "couverture" sous laquelle tout le monde cherche à s'abriter. Il y a quelque chose d'assez morbide dans cette attitude. L'aide matérielle que des gens motivés apporte à ceux qui en ont besoin ainsi que leur volonté de mettre en œuvre l'action, de l'accomplir concrètement n'ont pas beaucoup d'intérêt pour ces 'commentateurs communiquants'. On s'attache à valoriser le compte rendu de ce qui s'est fait et, à cette fin, on en réfère au citoyen moyen (lecteur de journaux, regardeur de télé, …) qui devra penser que si même une dame ayant obtenu le prix Nobel de la paix ( Maired Maguire ) s'est engagée dans le combat alors celui-ci doit être juste. Ce qui signifie pour le citoyen moyen qu'il peut s'en remettre à ces êtres exceptionnels qui font le "sale boulot" à sa place (entendre par là ce boulot qui contient des risques, qui nécessite de passer de l'autre côté de l'écran de télé). Pour ce citoyen moyen le message implicite est le suivant : n'ayant pas atteint le haut niveau de compétence humaine d'une prix Nobel de la paix, celle-ci peut bien, elle, faire à sa place ces actions qui, pour un humain moyen comme lui, resteront à jamais inaccessibles. Evoquer cet engrenage qui conduit à l'impuissance générale et à l'inaction peut paraître étrange à un 'citoyen' militant ; en fait, tout cela lui reste assez incompréhensible car quand on est à ce point habitué à (ré)agir à travers les catégories de la société dominante on ne voit plus bien où se trouve la vie réelle.


Saro Wiwa cr

 

 

Ken Saro Wiwa fut un infatigable défenseur des territoires dévastés et des habitants terrorisés par la compagnie pétrolière Shell dans le delta du Niger. Il fut pendu par les autorités nigérianes financées par Shell le 10 novembre 1995. Comme tant d'autres qui se sont impliqués dans la lutte contre le terrorisme de l'économie il n'obtint pas le prix Nobel de la paix bien entendu. La place étant prise par les "officels" de la décoration. Bien plus photogéniques !

 

 

 

Certes, les mêmes pourraient nous dire qu'il est important de combattre les médias qui travestissent la réalité. Bien sûr. Cependant, dans la façon de faire décrite plus haut, le combat se situe non pas dans la lutte réelle des gens mais dans la seule manière dont elle doit être perçue. Il y a du mépris pour l'action accomplie concrètement par des gens dont on ne retient (comme les médias) que l'aspect communicant, le fait que ce soit "vu à la télé". On pourrait, à juste titre, se réjouir de la lutte qui est menée et de l'extension de ces actions qui engagent des anonymes dans un combat mais on préfère en rester à l'image renvoyée par cette Prix Nobel de la Paix qui ne mérite pourtant ni plus ni moins d'admiration que ses compagnons de lutte. Comme dit le proverbe chinois : "quand le doigt montre la lune …l'étourdi regarde le doigt". Tout est donc décalé vers le combat médiatique, on en viendra à compter les lignes pro Israël et les lignes pro palestiniennes dans les journaux. Et pendant ce temps les "activistes" s'activeront… D'un côté il y aura ceux qui oseront - de moins en moins nombreux - et de l'autre ceux qui, comme lors des fameux mouvements sociaux, "feront grève par procuration" et dont les avis seront comptabilisés par les instituts de sondages dont on connaît la sereine objectivité et l'efficacité. On ne dira jamais assez qu'il y a une distance fort grande entre le combat direct et le combat par procuration. L'activité du 'citoyen' militant se rétrécit comme peau de chagrin et ce n'est pas peu de le dire. Mais s'il faut analyser les raisons pour lesquelles cette capacité d'agir diminue il faut bien voir du côté de cette propension croissante à croire que ce que nous donne à voir les médias, c'est la seule réalité - …même s'ils mentent - et qu'en conséquence, il suffit, pour changer la réalité, de changer ce qui est écrit dans le journal !  Voltairine-De-Cleyre.jpg

Notons aussi quand même que dans cette valorisation d'un prix Nobel de la paix il y a quelque chose d'indécent : a-t-on oublié que des gens comme Al Gore, le milliardaire recyclé dans les gesticulations écologiques, en est, que Obama dont les armées sont toujours en Irak et en Afghanistan et qui continue à soutenir Israël aux Nations Unies en est aussi. Sans parler de Ménahem Begin. Ces histoires de Prix Nobel se situent  dans une sphère autonome de la représentation et du spectacle prêt à consommer et il est lamentable de se prendre ainsi au jeu : on attribue un titre et un pécule à des gens qui - au moins pour ceux que j'ai cités - n'en ont pas besoin 2 . Alors que d'autres, plus obscurs, menaient le combat (pour l'écologie notamment) depuis bien plus longtemps, d'une manière plus radicale, risquaient sans doute plus gros et n'ont tiré du système aucune reconnaissance ni médiatique ni financière. Il faut dire pour finir que ce monde-là fait de tapis rouges, de cérémonies et de discours convenus et grandiloquents, d'expertises falsifiées n'est pas celui de la lutte pour l'émancipation, qu'il n'est qu'un leurre et qu'il est consternant que les 'citoyens' militants lui accordent quelque importance de ce point de vue.

On aura compris que la condamnation de l'attitude décrite ci dessus n'est pas seulement d'ordre moral ; il s'agit aussi d'un constat simple : en accordant une importance disproportionnée à la représentation des 'mouvements sociaux' dans les médias, peu à peu celle-ci a pris le pas sur la réalité des mouvements. On est amené à ne plus lutter que par procuration... en étant représentés par les syndicats, les partis. En un (autre ?) sens : dans les médias ! Et la vie devient toujours plus passive, et toujours plus ...une immense accumulation de spectacles !

 


 

1 C'est moi qui souligne.

2 Notons que je ne mets pas tous les Prix Nobel de la paix dans le même panier non plus et que certains ont pu avoir une action réellement émancipatrice.

 

 

 


 

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