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Démocratie

 

février 2015

 

 

La conférence donnée par Francis Dupuis Déri à la fac de Sciences de Montpellier a apporté bien des lumières sur l'histoire du mot « démocratie ». Une enquête minutieuse et très documentée a fait apparaître une grande hypocrisie, un grand mensonge. Dire que nous sommes en démocratie est – au mieux – un abus de langage. Au pire une manipulation. Une de plus.

Commençons donc par l'Histoire : Après la Révolution Française le sujet du roi est devenu citoyen de la République. Ce royaume dans lequel existaient des castes dont certaines avaient des privilèges s'est mué en République. Malgré l'absence de privilèges et donc l'égalité de droits la société n'en demeurait pas moins inégalitaire de fait. Au niveau théorique, la revendication des Modernes, selon le libéral Benjamin Constant, est d'assurer « la sécurité dans les jouissances privées ». Le mot important est bien sûr ici : « privé », dans lequel on voit bien qu'il est maintenant établi qu'on doit pouvoir s'épargner le souci des autres et les souffrances de ses voisins. En d'autres termes, la solidarité entre égaux n'a pas cours dans la société libérale que Constant décrit dans ses discours1. Ou plutôt elle est une préoccupation secondaire 2. La priorité étant à la « jouissance paisible de l'indépendance privée ». Ceci constitue, pour lui et pour les libéraux, la liberté des Modernes.

Il est clair que le contexte dans lequel cette pensée « démocratique » éclot est celui d'un monde essentiellement inégalitaire et qui veut s'enraciner en le restant. La 'démocratie' – Constant en 1818 dans son Discours ne prononce pas le nom ! – est encore au tout début du XIX°s, d'après Dupuis Déri, synonyme de désordre, d'anarchie, de pouvoir de la foule et donc de chaos. Tout ce que nos grands révolutionnaires de l'indépendance américaine et ceux de 89 chez nous veulent refouler. Ce sont eux, les élites bourgeoises, qui devraient prendre les rennes de la nouvelle république. Car ils pensent en être capables alors que la foule ne pourrait apporter rien d'autre que violence et destruction. Hors de question, par conséquent, de favoriser l'émergence d'assemblées où l'on se réunirait pour décider du sort commun 3. La violence des humbles, qui effraie ces élites, c'est bien sûr celle grâce à laquelle leur nouveau régime s'est mis en place. Mais ils préfèrent ne pas trop en parler. La violence du menu peuple a fait accoucher l'Ancien Régime d'une nouvelle société et les acteurs de ces journées révolutionnaires sont des héros, certes, mais on les vitrifie dans un hymne national et une hagiographie où tout ce qui était vivant et dynamique devient image et inconsistance. Pour le pouvoir, les plus beaux héros – ceux qui lui sont les plus utiles ! – sont les héros ...morts.

Dans cette nouvelle société, qui deviendra de plus en plus fragmentée au fil du temps, il n'y a pas de place pour des assemblées de citoyens prenant les décisions. Si les Athéniens voyaient dans la démocratie un moyen de gérer les affaires communes sans laisser personne en dehors 4 c'est qu'ils supposaient que chaque citoyen était capable de gérer les affaires publiques 5. Les différences qui existaient dans les conditions des citoyens n'étaient pas si grandes et, en tous cas, ces différences étaient assumées par tous 6. Il n'en allait pas de même au début du XIX° s et le fossé ne fera que se creuser au cours du développement du capitalisme. Les théoriciens du système décrivent une dynamique positive : « Ce n’est pas l’amour des lois et le sacrifice de ses intérêts qui définissent cette nouvelle démocratie mais bien une passion de l’enrichissement qui ne débouche ni sur le désordre social ni sur la dissolution des mœurs. » 7 dit Tocqueville dans la droite ligne  d'Adam Smith. A l'opposé cependant, certaines couches sociales – les vaincus du système – allaient se représenter le monde comme étant fondé sur l'exploitation qu'elles subissaient au quotidien. Au point qu'on allait rapidement voir apparaître un courant de pensée : le socialisme, hostile à la pérennisation de cette société et œuvrant pour une révolution. Difficile par conséquent de faire cohabiter des bourgeois repus et satisfaits de leurs « jouissances privées » et des prolétaires manquant du minimum vital dans une assemblée devant décider de leur avenir commun 8. La solution à ce problème délicat fut trouvée sous la forme d'un système consistant à désigner des délégués élus : le système représentatif, dit Constant. Délégués devant prendre tout type de décisions pour l'entière communauté nationale. En France la solution est d'autant plus intéressante pour les bourgeois que l'on a, au départ, soigneusement évité d'instaurer le suffrage universel : les électeurs ne pouvaient, dans un premier temps, qu'être des gens fortunés, censés être plus capables de diriger les affaires de tous. Même quand tous voteront quelques décennies plus tard, la plupart des élus resteront des bourgeois bien pourvus. Le pli était pris : seul les « gens de bien » devaient être désignés. De façon analogue, aux Etats Unis, Georges Washington, le premier président, était un des hommes les plus riches du pays. Et la classe dirigeante élue était aussi choisie parmi les plus pourvus. Le régime politique américain n'était pas – et n'est pas – le pouvoir du peuple mais le pouvoir de ses délégués. Il faut tout de même rappeler aussi que l'esclavage a survécu pendant cent ans à la Déclaration d'Indépendance. Le « pays de la liberté » a longtemps conservé une partie de sa population en esclavage pur et simple et ensuite l'a considérée comme une population de seconde zone.

D'après Montesquieu « Les politiques grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient pas d’autre force qui pût le soutenir que celle de la vertu. Ceux d’aujourd’hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses, et de luxe même. » il a fallu que les dirigeants révolutionnaires en France comme en Amérique tiennent compte de cette différence profonde. Ces sociétés modernes – n'ayant aucun repère commun autre que les « jouissances privées » – ont donc suivi les forces centrifuges du capitalisme qui était, depuis avant même les révolutions politiques, l'axe autour duquel elles tournaient. Un système qui détruit et construit dans une fuite en avant perpétuelle et avec lequel on aboutit à une impasse totale. On peut s'en rendre compte aujourd'hui mieux que jamais. Le rôle des politiciens consista donc assez rapidement à replâtrer les systèmes politique et économique – on a vu à quel point les deux sont intimement liés – afin que cette fuite en avant ne conduise pas à l'effondrement.

Que n'a-t-on pas fait pour montrer aux yeux du plus grand nombre pendant le XX° s que ce système représentatif était vraiment « démocratique » ! Qu'il respectait la volonté du peuple. On a évité soigneusement de se demander si les questions que se posaient les dirigeants étaient bien celles que se posait la population. On a toujours demandé aux gens de répondre aux questions que le pouvoir avait formulées, d'être d'accord ou pas, mais il n'a jamais été loisible de débattre librement et de prendre des initiatives échappant à la technocratie dirigeante. Depuis quelques décennies cependant les choses se gâtent et on voit tant le système « démocratique » se déliter que les critiques ne se contentent plus de dénoncer des dérives mais scrutent ce qui est fondamentalement 'pourri' dans cette démocratie ! En 2005, on a ainsi voté en France pour une Constitution Européenne clairement rejetée par la population lors d'un referendum. Celle-ci a malgré tout été réintroduite lors d'un vote réservé aux élus - pourtant représentants du peuple - qui évidemment trahirent la volonté populaire sans état d'âme. On se souvient aussi pendant la première guerre mondiale de la commission Creel mise en place par le gouvernement américain qui, avant d'être élu, avait fait campagne contre l'entrée en guerre de ce pays. Cette commission avait pour but d'intervenir sur les foules afin de faire changer l'opinion publique sur ce sujet. Et c'est ce qui advint, le gouvernement put alors faire entrer les EU en guerre. En fait, dans les arcanes du pouvoir les technocrates se meuvent et manipulent à qui mieux mieux une société de plus en plus massifiée, désorientée et résignée. Et la « démocratie » est maintenant pour beaucoup devenue synonyme d'un monde où règnent ces manipulations en tout genre, il pourrait bien être « le système le plus apte pour manipuler l’opinion publique » (Ronald Creagh). Pas étonnant que dans le pays qui se fait l'emblème de la démocratie : les États Unis, la moitié de la population, qui a pourtant le droit de vote, ne prend même plus la peine d'exercer ce droit. Certains esprits – un peu 'oublieux' – diront que ce sont les dictatures qui manipulent les populations. Rétablissons la vérité : ce sont les Gobbels et autres qui se sont inspirés des méthodes de marketing économiques et politiques nées dans la sphère dirigeante aux États Unis dans la première moitié du XX°s ; le principal promoteur de ces méthodes, Edward Bernays, l'écrira d'ailleurs très clairement.9

Alors que certains défenseurs du libéralisme moderne disent qu'on ne doit pas « essentialiser » la démocratie, qu'elle est ce que les hommes en font, nous dirons que, bien au contraire, les trahisons répétées et bien tangibles de la volonté populaire par les élus sont là pour nous rappeler que le système politico social moderne s'applique à bien autre chose que ce que le mot « démocratie » suggère, à savoir « le pouvoir du peuple ». En plein accord avec notre conférencier. Le système représentatif dans laquelle nous vivons et que Dupuis Déri nomme volontiers une « aristocratie élective » ( appellation qui dépeint mieux les faits ) est le pendant du capitalisme. Et il nous semble que toute critique de ce « système représentatif » doit passer immanquablement par celle du capitalisme sous peine de manquer l'essentiel. Il est en effet tout à fait illusoire de penser établir une démocratie réelle et directe tant que ce système économique régnera sur Terre. La priorité dans le but d'établir un système démocratique sera même de se débarrasser du capitalisme et de chercher à atteindre une société égalitaire 10. La voie montrée par toutes les révolutions du XX° s (… hélas bien vite avortées ! Ce qui montre combien la voix est difficile) aura été indiquée à maintes reprises car la première chose que celles-ci accomplirent était de provoquer des assemblées où tous puissent s'exprimer et décider collectivement 11. Il nous reste encore à réfléchir aux moyens de garder le cap de ce que les révolutions passées nous ont donné à voir de meilleur.

 

 

> A lire : Démocratie : histoire politique d'un mot – Francis Dupuis Déri

>> A (re)lire : De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes – Benjamin Constant

 

1_ Il est à noter que Constant ne fait que décrire la société issue de la Grande Révolution et il insiste sur ce changement de paradigme entre les Anciens (l'Antiquité grecque et romaine) pour lesquels la liberté est avant tout celle d'un peuple, assumée par tous ses membres d'une part et les Modernes d'autre part.

2_ « Comme individu, il suit ses intérêts égoïstes et recherche son propre bonheur dans la sphère privée de l’économie. » Ronald Creagh. Il faut noter ici la dissociation de la sphère privée de l'économie et celle de la politique qui sont soumises à deux logiques formellement différentes. Si la politique reste le domaine où s'exprime la vertu (en théorie, bien sûr), au contraire, celui de l'économie est la cour où règnent les appétits particuliers vers des jouissances qui n'ont a priori rien de vertueuses.

3_« Deux conceptions s 'opposaient. Celle des sans-culottes, dont Varlet se fait l'interprète : le peuple peut s'assembler où et quand il le veut, sa souveraineté ne peut se limiter... Cette conception de la souveraineté populaire totale, la Convention ni les Comités du Gouvernement ne pouvaient l'admettre, sous peine d'annihiler toute action gouvernementale : adeptes d'une conception bourgeoise et parlementaire, ils refusaient au peuple, une fois sa souveraineté théorique proclamée et ses pouvoirs délégués, ce droit de surveillance dont les sans culottes étaient si jaloux. »

Albert Soboul.

4_ Évidemment ce n'était pas le cas car les esclaves, les métèques, les femmes n'avaient pas le droit d'intervenir dans les affaires publiques. Il s'agit bien là des limites bien réelles du modèle athénien.

5_   S'il y a bien une institution qui le prouve, c'est le recours au tirage au sort pour désigner celui qui devrait assurer certaine charge. Et donc la rotation fréquente des dépositaires de ces charges.

 6_ Il ne s'agit pas de mythifier la démocratie à Athènes mais il faut ajouter ici que l'aspiration n'est pas de faire un monde uniformisé où les individus se fondent dans la masse mais bien à l'opposé un monde où chacun réalise son individualité plutôt qu'il ne la bride.

7_ Alexis de Tocqueville. On voit aujourd'hui les conséquences du malheureux optimisme de Tocqueville. La société américaine 'pseudo vertueuse' de son époque a fait peu à peu place à un monde de ...requins. Aujourd'hui la préoccupation du pouvoir et des médias qui le servent est de justifier ce monde de la lutte de tous contre tous et de la corruption perpétuelle. La croyance est maintenant bien ancrée que pour s'élever dans ce monde il faut être moralement corrompu ! « Greed is good (la cupidité est bonne)», disent les néo libéraux.

8_ Il n'est pas sans importance de rappeler que le mot « socialisme » renvoie au besoin de réinventer un lien social que l'on sent comme inexistant. A l'opposé de Tocqueville les « socialistes » voyaient dans la condition ouvrière une marque éminente de sous humanité et donc un échec de l'idéal de liberté qui avait pu poindre pendant les révolutions.

9_Voir la manipulation. « Goebbels, me dit Weygand, se servait de mon livre […] pour élaborer sa campagne de destruction contre les Juifs d’Allemagne. J’en fus scandalisé. » On le serait à moins bien entendu.

10_ Par égalitaire nous n'entendons pas ici un monde concentrationnaire où on s'agglutine derrière le Léviathan pour célébrer son culte mais, à l'opposé, un monde où justement il est possible de se réunir et de décider, dans lequel les divers groupes sociaux n'ont pas des intérêts si divergents qu'ils ne soient un obstacle à la prise de décision commune.

11_ Castoriadis dira que c'est un fait que les révolutions ont toujours mis en place les « conseils », c'est à dire des assemblées, pour décider de ce qu'il restait à faire.

 

 

 

 

 

 

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