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Septembre 2011

 

 

Pierre Rabhi, la décroissance, l’éthique et l’apolitique.

 

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 Pierre Rabhi était l’invité du vendredi 23 septembre dans la salle de spectacle de Béziers Ouest. Ce fut une surprise de voir que cette salle de 500 personnes était comble, qu’elle manquait même de place pour accueillir tout le public qui s’était déplacé. La décroissance aurait-elle vraiment pénétré les foules… ? La décroissance est l’idée « neuve » 1 de ces dernières années. On ne peut donc, dans un premier temps, que se réjouir de voir cette critique enfin plonger dans les esprits et se faire chair dans la société occidentale. Il faut dire que les conséquences néfastes du productivisme sont si nombreuses et si variées : de la vache folle aux accidents nucléaires… !

Le conférencier entama son exposé avec la critique qu’on lui connaît de l’agriculture productiviste et de la société bloquée par l’idéologie de la compétition qui l’accompagne. L'idée de décroissance qu'il défend fait aujourd’hui partie du paysage politique, Pierre Rabhi en est un de ses propagandistes depuis longtemps. Son argumentaire passe par un impératif moral : l’agriculture productiviste est la négation de l’humain et de la nature. enfant frigoDans sa course débridée à la recherche du profit notre monde finit par oublier que les hommes sont chair et que la nature, elle aussi, a des limites, qu’elle ne peut pas supporter tous les débordements. Il a dénoncé en maintes occasions tous ceux qui l’ont malmenée et invite le monde à choisir au plus tôt entre la survie - passant par une prise de conscience de la catastrophe qui se prépare - et la poursuite des chimères de la production aux fins d’accumulation de l’argent ( le mot revient souvent ) situation qui conduit à l’abîme. Il fait donc l’éloge de la modération en matière de consommation, dans le mode de vie. Eloge aussi de la solidarité et des valeurs ‘humanistes’ 2 qui doivent conduire à de telles pratiques ; contrairement à certains apologistes de l’agriculture paysanne il dira que ce qui caractérise notre monde c’est la démesure, le manque de limite, l’insatiable volonté d’aller plus loin, de créer toujours plus de « richesses » et ce bien au delà de l’agriculture et de la production de la nourriture. Il ne s’arrête pas à la seule problématique agricole. Il dira même qu’on peut manger bio, lutter contre les OGM et le nucléaire et, en même temps, exploiter son voisin ( ce qui n’effleure pas certains bons penseurs de la pseudo radicalité écologique )

Il évoque au passage le décalage entre le monde politique et les enjeux réels dans ce monde dont il prédit la déconfiture prochaine tant les situations absurdes s’accumulent, ce qui ne permettra pas à cette situation de perdurer.

Malgré cela les constats ne débouchent aucunement sur une initiative politiquement définie. Selon Pierre Rabhi aux politiciens de faire de la politique : «  il faudra qu’ils acceptent de changer les modalités d’accès à la terre, la politique agricole, etc… » dit-il.

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Quand on lui demande ce qu’il pense des indignés espagnols ou grecs il répond en faisant un parallèle avec les faucheurs volontaires en France : ce sont des gens « exaspérés » par les plantations de plantes transgéniques, ils sont dans le même cas de figure que les indignés qui « se fâchent » contre un monde aussi inique. Leurs actions ne sont pas, selon P. Rabhi, pour les faucheurs comme pour les indignés, des initiatives politiques mais des réactions de colère, plutôt irrationnelles face à l’abomination. Pour un tel admirateur de la Nature on peut comprendre qu’il considère l’expansion des plantes transgéniques comme un « crime contre l’humanité » (sic). Mais, tout de même, quel contresens il fait sur les activités des faucheurs ou des indignés ! il s’agit bien - contrairement à ce qu’il nous dit - d’une action éminemment politique et bien réfléchie ( depuis le temps que les faucheurs fauchent, ce serait un comble ! ) de la part de gens qui ne voient plus aucune autre perspective possible. Et où seraient les alternatives à ce type d’actions ? il faudrait être niais pour ne pas voir que la mobilisation très concrète et active, l’action directe - toute minoritaire qu’elle soit - contre les OGM a fait reculer les pouvoirs publics non seulement en France mais dans toute l’Europe. Ce qu’aucun sondage ou qu’aucune manifestation n’aurait jamais réussi à faire ! Aussi massifs fussent-ils ! ( voir le mouvement contre les retraites de 2010 avec ses manifestations massives mais répétitives et ennuyeuses, les 70% de gens sondés d’accord avec le mouvement mais qui ne bougent pas le petit doigt. Celui-ci a finalement échoué ).

D’où le constat de l’apolitisme de Rabhi qui ne voit pas d’autre moyen pour influer sur la société que le rappel à des considérations morales et donc la discussion avec les gens au pouvoir mais aussi avec ceux qui les ont élus qui partagent bien sûr la responsabilité de la situation. Puisqu’ils les ont élus. Voilà le constat de la soirée ! Question à se poser : pourrons-nous longtemps croire que les maîtres du monde se laisseront convaincre d’abandonner leur pouvoir alors que tout aujourd’hui montre qu’ils s’y accrochent farouchement ? Au risque de conduire à une catastrophe générale.

Son pacifisme et son moralisme pourraient s’inspirer de Gandhi qui n’a pas hésité à entrer dans le combat politique pour parvenir à ses fins ( manifestations non violentes certes mais s’allonger devant les trains, risquer les blessures et la mort dans les diverses actions… on n’est plus dans la discussion et la négociation même si on y aboutit tôt ou tard ! ). Le refus de la violence tenait autant aux présupposés éthiques qu’au réalisme stratégique. Car il n’était pas évident que l’épreuve de force avec les colonisateurs eût conduit à une victoire des colonisés.

« Les convaincus de la décroissance existent bel et bien mais leur nombre stagne », dira dans le public quelqu’un qui montre aussi qu’à l’évidence il y a un palier numérique difficile à franchir, que l’environnement  socio politique ne permet sans doute pas qu’un plus grand nombre de gens accèdent à des vérités pourtant essentielles ( les raisons étant, entre autres, le poids énorme des manipulations opérées notamment par les médias, le discours des politiciens, ... - on peut rajouter : le poids d’une vie quotidienne abrutissante ! ) Pierre Rabhi se contente alors d’évoquer la lenteur des changements dans une société humaine. Lenteur dont on ne peut faire l’économie car ceux-ci ne peuvent survenir qu’avec une évolution des consciences. Il se proclame donc …ni optimiste ni pessimiste. Car il voit tout de même dans l’actualité des signes d'une évolution positive . Nous en voyons, quant à nous, bien peu pour contrebalancer les progrès de la domestication de l'espèce humaine par le capitalisme.  

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Il nous est donc difficile d’adhérer au point de vue de Pierre Rabhi. Dans le cours de l’Histoire on observe que les classes dominantes n’ont jamais quitté le pouvoir sans y avoir été contraintes. Quelles contraintes sommes-nous donc prêts à leur opposer si nous voulons en finir avec la domination capitaliste actuelle ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit : l'esprit de compétition et la guerre de tous contre tous par laquelle le système trouverait inévitablement son équilibre et la solution à tous les problèmes. Selon ses promoteurs évidemment : Adam Smith et ses  successeurs. C'est ce qu'incrimine Pierre Rabhi sans en dire vraiment le nom... A la question : "que faire ?" on ne pourra répondre efficacement que si l’on peut analyser lucidement ce que le capitalisme d’aujourd’hui apporte de plus et de nouveau dans la domination 5. Quelle forme nouvelle cette domination prend-elle ? c’est là que le bas blesse car bien des critiques actuelles en restent à des conceptions qui ont largement fait preuve de leur inadéquation à notre époque 6 - si tant est qu’elles ont été efficaces un jour. Il semble bien indispensable, par exemple, de critiquer le recours à l'innovation technologique permanente qui, sous prétexte de faciliter la vie et d'apporter des solutions aux problèmes que pose le progrès technologique lui-même, en rajoute toujours plus à la domination 3. Le monde est de plus strictement partagé entre un pouvoir qui détient des moyens de domination de plus en plus puissants et les  'sans pouvoir' que l'on maintient tels ( et qui souvent adhèrent avec ferveur à leur statut ! c'est là le 'miracle' du monde moderne 4 )  Il faudrait d'abord renoncer à cette idée très commune du progressisme libérateur. Cette idée selon laquelle plus le monde change - du fait du progrès technologique continu ! - plus on se rapproche de la société idéale. Selon les progressistes il suffirait d'un retournement historique - à savoir que les sans pouvoir prennent enfin le pouvoir, bien sûr ! - à un moment donné pour que le tour soit joué… Mais comment ? Pourquoi attendent-ils si longtemps ? pourrait-on se demander. En fait, on est plus éloigné de l'«heureux bouleversement» - qu'on est en droit d'espérer - qu’il y a un siècle. people 1D’abord parce que le tissu social s’est effrité entre temps (toutes les communautés humaines se dissolvent par les coups de butoir du capitalisme et de ses innovations permanentes) et, en conséquence, la connivence entre les gens qui vivaient ensemble (aujourd'hui on vit devant la télé ou l'ordinateur), habitaient ensemble (on vit maintenant dans des maisons que la technologie nous a rendues 'intelligentes' - voir IBM), pensaient ensemble ("...penser ? on ne va pas changer le monde quand même !")  n’existe plus. Cette convergence de vue (…de vie !) a pu conduire jusqu'en mai 68 à des insurrections et des résistances multiples. Qu’en reste-t-il quand le spectacle permanent et les simulacres de vie commune (de la presse people jusqu'à Facebook en passant par tous les divertissements programmés pour occuper l'esprit des gens) ont envahi la vie de tous les jours ?

Le temps des répressions sanglantes est - sauf cas d'urgence - révolu dans les pays les plus 'avancés'. Est arrivé celui de l'oppression 'douce' depuis quelques décennies. Nouvel obstacle. Mais redoutable car le système emporte l'adhésion des gens. Une adhésion sans grand ressort certes mais suffisante par temps calme. Autant dire que convaincre les gens de l'absurdité du système et des impasses dans lesquelles il nous conduit ne sera pas une tâche aisée. Pierre Rabhi, il y a du pain sur la planche !   

Nous pensons aussi que pour retrouver la voie, le (bon) sens, il faudrait combattre l'amnésie dans laquelle le système plonge les gens et renouer les fils distendus avec la critique révolutionnaire tant du point de vue théorique que pratique ! ...le chemin est encore très long.

 

 

 

 

 

1 les précédents ont été nombreux mais oubliés par une tradition révolutionnaire productiviste symbolisée par le mot de Lénine : « le communisme, c’est les soviets plus l’électrification ! » Citons sur le plan théorique le cas de Paul Laffargue « le droit à la paresse », et d’une manière très pratique les très nombreuses communautés libertaires qui ont fleuri de par le monde depuis le XIX° siècle. On pourra lire l'article "Banalités de base contre l'idéologie de la croissance" dans la page Croissance ou décroissance

 

2  rappelons que l’humaniste considère que l’Homme, sa sensibilité et sa Raison, c’est l’opposé des forces obscures. « La Raison éclaire les hommes dans son adéquation à la nature et s’oppose à l’irrationalité de l’économie » aurait pu dire Pierre Rabhi.

 

3 pour parer au changement climatique maintenant officiellement prévu par l'ONU et les divers Etats il faudrait selon certains envoyer dans l'atmosphère une multitude de miroirs qui réfléchiraient la lumière du soleil ; cette méthode est très sérieusement envisagée par des experts de haut vol. Il s'agit de pallier par un surcroit de technologie aux catastrophes  suscitées par l'accumulation des innovations technologiques Ceci n'est qu'un exemple parmi tant d'autres.

 

4 lire  La manipulation

 

5 lire Capitalisme et totalitarisme - De la contrainte dans une société industrielle - La nature, la technologie, le totalitarisme et la démocratie.

 

6 Nous ne parlons ici que des gens sincères ; pas des nombreux simulateurs plus ou moins consciemment occupés à sauver le système. 

 

 

 

 


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