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Depuis La Boëtie on a donné pas mal de réponses à la question de savoir pourquoi " les gens " étaient aussi soumis à l'ordre du monde. A chaque époque sa façon : la notre inaugurera certainement des moyens inédits de manipuler les corps et les esprits.

Il apparaît dès les premières décennies du XX° siècle qu'il ne faut pas laisser "les masses" réagir trop spontanément, il faut travailler leur psychisme de sorte qu'il y ait toujours quelque pensée qui soit là pour les occuper et les aiguiller là où on veut les amener. Edward Bernays l'a fait et il l'a théorisé. Sa pensée est toujours d'actualité.

 

Première partie

 

" La manipulation consciente et intelligente des habitudes organisées et des opinions des masses est un élément important de la société démocratique. Ceux qui manipulent le mécanisme invisible de la société constituent un gouvernement invisible qui est le vrai pouvoir dans notre pays. Nous sommes gouvernés, nos esprits sont modelés, nos goûts formés, nos idées  suggérées principalement par des gens dont on a jamais entendu parler. C'est le résultat logique de la façon dont notre société démocratique est organisée."    Edward Bernays ( Propagande 1920 )

 

Ce petit rappel à la réalité fait par Bernays nous invite à mieux définir ce qu'on doit entendre par " liberté " dans le monde moderne. Ce monde (qui "modèle les goûts" et "suggèrent les idées") est pourtant celui qui met la liberté sur sa bannière, et qui s'oppose aux autres régimes les qualifiant d'autoritaires - voire dictatoriaux. Celui-ci insiste, qui plus est, sur le fait qu'il s'agit d'une " conséquence logique de la façon dont la société démocratique est organisée ". Ce qui va à contre courant de certaines (auto)critiques du capitalisme moderne qui considèrent que ces manquements à la liberté élémentaire sont de simples " dérives " - certes en contradiction avec les fondements idéologiques du système - mais dont il suffirait d'empêcher l'apparition par des mesures appropriées.

Or Bernays fut mis en face du problème posé par la technique qu'il a mise au point et qui se retournait contre les siens (il était juif). Weygand, un ami à lui, raconta à Bernays que lors d'une rencontre avec Joseph Goebbels (un des piliers du régime nazi), celui-ci lui montra dans sa bibliothèque des ouvrages consacrés à la propagande, il y vit Crystallizing Public Opinion (un ouvrage de Bernays) : “Goebbels, me dit Weygand, se servait de mon livre […] pour élaborer sa destructive campagne contre les Juifs d’Allemagne. J’en fus scandalisé. […] À l’évidence, les attaques contre les Juifs d’Allemagne n’étaient en rien un emballement émotif des Nazis, mais s’inscrivaient dans le cadre d’une campagne délibérée et planifiée.”

 

Edward Bernays et Walter Lippman.

Le conditionnement que les Spin doctors ( experts en relations publiques ) mettent en place s'adresse aux masses, d'une façon globale. Il s'agit là d'influer non pas sur des ressorts conscients ( en essayant de convaincre par la discussion rationnelle ) mais bien en prenant appui sur les images, les clichés, les désirs, les frustrations,... ce qu'il y a de plus inconscient, de plus caché, de plus refoulé. On en est arrivé au tournant du XX° siècle à prendre en considération les masses comme nouveau sujet de préoccupation dans un système nouveau. Et à découvrir que le ressort de l'action de ces masses résidait plus dans l'inconscient que dans un téléguidage conscient des actes des individus. On établit donc dans cet inconscient un levier qu'il fallait actionner.pub-desir-1.jpg

C'est donc dans un des berceaux de la 'démocratie' que tout s'est mis en place :

'' Nous devons faire passer l'Amérique d'une culture du besoin à une culture du désir, à vouloir d'autres choses avant même que les anciennes ne soient consommées, nous devons former une nouvelle mentalité en Amérique, les désirs doivent éclipser les besoins … ( il faut ) que les gens se mettent à acheter ce qu'ils veulent et non ce qu'il leur faut '' l'idée était de Paul Mazer, banquier à Wall Street et l'homme de ce changement fut Edward Bernays. Le besoin objectif allait de fait s'estomper, remplacé comme moteur des achats par le désir qui devenait l'objet de toutes les études de la part des publicistes et autres firmes de relations publiques. '' En stimulant les désirs intérieurs des gens et en les saturant de marchandises il créait une nouvelle manière de gouverner la force irrationnelle des masses '', concept forgé par l'essayiste Walter Lippman qui appela ces techniques ''la fabrique du consentement''.

Il s'agissait de canaliser la pensée de tous ces gens censés, d'après lui, être incapables de conduire les affaires publiques et laisser à l'élite, censée en être capable, la place pour le faire. D'une pierre, deux coups : d'une part, on occupe les gens avec la consommation des marchandises et on crée de nouveaux débouchés à l'industrie - préoccupation majeure en ce temps ! d'autre part, occupés à leurs emplettes ceux ci laisseront en paix cette élite qui pourra décider des affaires politiques en toute sérénité. Il faut rappeler que l'incapacité des masses à conduire les affaires politiques n'est pas nouvelle, elle est très explicite dans la pensée de la bourgeoisie naissante chez Montesquieu par exemple, mais ce qui est remarquable ici, c'est la contradiction fondamentale entre les principes démocratiques toujours invoqués et ces théories développées et mises en pratique qui sont aux antipodes de ces mêmes principes. D'où le discours fréquemment tenu par le pouvoir qu'il faut sans cesse  "construire" la démocratie que ce monde imparfait ne parvient pas à établir d'une façon définitive. C'est le moins qu'on puisse dire ! avec les Bernays, Lippman, les spécialistes des relations publiques, les publicistes, etc… on voit mal comment cela serait possible.

Ces dresseurs des masses avaient commencé par retourner l'opinion publique pendant la première guerre mondiale : il fallait alors faire accepter aux américains l'entrée dans la guerre de 14-18 et les premiers " experts " avaient fait l'expérience enivrante de ce retournement de l'opinion auquel ils étaient parvenus avec la commission Creel - Lippman et Bernays en faisaient partie ! le succès de celle ci " mise sur pied par le gouvernement américain en 1917, … ( allait ) profondément transformer la perception que le milieu des affaires et le gouvernement se font des publicistes, des journalistes et de la communication sociale en général, et qui va donc rendre possible l’apparition des relations publiques au sens où nous les connaissons aujourd’hui " On voit bien que la frontière entre le politique et l'économique est bien ténue : on part d'une manipulation dans le domaine politique ( changement d'opinion sur l'entrée en guerre ) pour ensuite faire vendre des marchandises et même changer le comportement des humains en général vis à vis des marchandises. Aller et retour dans les deux sens.

Edgar Hoover élu président des Etats Unis en 1928 - en s'adressant à un groupe de publicitaires et de conseillers en relations publiques - allait synthétiser les deux aspects : '' Votre métier est de créer du désir et de transformer les gens en automate du bonheur, en machines qui deviendront la clé du progrès économique '' … Ainsi, le tour est joué, en transformant les gens en automates, en machines ( on y reviendra ! )…pour atteindre le but proclamé : le progrès économique ! Ce n'est plus le progrès pour l'Homme mais très explicitement l'Homme pour le progrès.consume

 

La pub pour commencer …et pour en finir

La première manifestation de la manipulation des esprits est bien entendu la publicité qui a envahi tous les espaces publics et s'immisce dans les espaces privés via le téléphone, le courrier postal, les journaux et l'internet. Le phénomène étant très étudié nous rappellerons seulement quelques grands traits. Elle est basée en premier lieu sur l'omniprésence et la répétition des messages. On ne peut pas ne pas la voir et on ne peut guère se soustraire à son emprise. Du moins sans un effort certain pour y parvenir ! car "nous pouvons être affectés par ( ou sensibles à ) des éléments de l’environnement auxquels nous ne faisons pas attention ou qui nous ont échappés mais que notre machine cognitive - comme disent les psy - a néanmoins traités." ( Jean-Léon Beauvois ) Il arrive qu'on soit étonné de certains choix qu'on fait soi même, guidés par un inconscient traficoté par la pub. Le but des publicitaires étant de fabriquer de nombreuses techniques afin que les messages qu'ils diffusent échappent à la délibération consciente. C'est en ceci que réside la manipulation publicitaire. Mais ces techniques sont utilisées autant pour vendre des marchandises que pour élire un président de la république ou adopter un mode de vie ou un système politique et social puisque l'objectif est de façonner l’opinion publique. Aux dires d'un éminent publiciste du Gotha des spin doctors, M. Blumenthal : « Les techniques professionnelles peuvent être employées au service de n’importe quel objectif et dans n’importe quel endroit, en fonction des circonstances. Peu importe le programme ou le candidat. » Elles sont fondées sur des données issues des sciences humaines, théorisées, testées, mesurées, etc… afin de s'assurer de leur efficacité en tant que pub ou propagande politique. "Comme toute technique la propagande est soumise à la loi de l'efficacité" rappelle Jacques Ellul.

 

La manipulation et la critique sociale


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Contrôle et manipulation, mensonges et vérité :

Il faudrait - pour commencer - ne pas identifier le contrôle et la manipulation : d'un côté, il s'agit de canaliser un comportement qui peut déborder le cadre de ce qui est permis ou tout simplement n'est pas souhaitable par des contraintes extérieures alors que, de l'autre, il faut mettre des contraintes à l'intérieur de l'esprit dont on contrôlera le fonctionnement à la source ! Si d'un côté on laisse les gens penser ce qu'ils veulent mais on leur interdit de faire ce qu'ils veulent, de l'autre on leur interdit de penser ce qu'ils veulent en intervenant au sein même de leurs pensées. On notera dans un second temps que le contrôle et la manipulation se rejoignent à partir du moment où les contraintes qui s'exercent sur le corps font incontestablement naître des contraintes de l'esprit. Et réciproquement. Par ailleurs, force est de constater que les deux vont ensemble : un pouvoir qui contrôle manipule et vice versa.

Notons aussi que la manipulation des esprits mise en place pour le bon fonctionnement de la démocratie et du capitalisme va bien au delà d'une injonction comme : 'buvez coca cola' ...et on finit par le boire ! Selon Adorno, il s'agit de la mise en place de véritables 'structures d'aveuglement'  qui ne se réduisent pas au mensonge factuel, à une «pratique systématique et à large échelle de l’interprétation et de la présentation partisanes des faits» (Baillargeon) bien que cela soit des éléments qui en sont constitutifs. Jacques Ellul rappelle toutefois que la propagande utilise plus souvent la vérité que le mensonge. Il pense qu'on ne peut pas -même en régime totalitaire- baser une bonne campagne de propagande sur le simple mensonge, il faut partir de faits vrais et les accommoder. Il est indispensable de partir des "vérités" reconnues ( qui n'en sont pas forcément d'ailleurs mais qui apparaissent communément comme telles ) et ce n'est qu'à partir de celles-ci qu'une propagande efficace peut se construire …

Selon Noam Chomsky, " Les firmes de relations publiques sont progressivement devenues les principales pourvoyeuses d'informations. …Les études de source révèlent une importante proportion d'informations venant de ces argumentaires et des communiqués de presse fournis par des firmes de relations publiques - qui compteraient aujourd'hui ( en 2003 ) 20 000 agents de plus qu'il n'y a de journalistes pour les écrire ! " (introduction de la fabrique de l'opinion publique) on façonne donc l'esprit des gens bien en amont de l'objectif directement publicitaire de promouvoir des achats. C'est bien du système tout entier qu'on fait la promotion.

 

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la manipulation et l'exercice de la force

Pour autant, gardons nous donc de penser que pour asseoir le pouvoir la seule falsification de la pensée suffit au système de domination ; pour que cette manipulation existe il faut, en même temps ou préalablement, réduire à néant toute révolte, toute contestation pratique de l'ordre établi : c'est par la soumission des corps que celle des esprits peut s'exercer. « Le pouvoir repose fondamentalement sur l’usage concret de la force matérielle ». Alors que le corps lui même subit de plein fouet la violence de l'exploitation chez les ouvriers du XIX° siècle, on est capable de se révolter et la falsification des désirs n'a pas de sens… Toujours est-il que dans les premiers temps du capitalisme on en reste aux bonnes vieilles méthodes du pouvoir : la religion comme norme morale répressive notamment au point qu'il y a eu identification entre les conservateurs et les libéraux dans la compréhension du capitalisme ( certains critiques nous le resservent encore comme si le monde était resté inchangé depuis ces temps là ). Alors que les conservateurs veulent un ordre transcendant, les libéraux sont en prise avec l'ordre capitaliste toujours changeant, en mouvement, détruisant ses propres constructions comme disait Marx. On n'est plus aujourd'hui, et depuis longtemps, dans la répression des désirs mais dans leur manipulation.

Dans la première moitié du XX° siècle, aux Etats Unis, le contexte a changé, c'est simultanément l'avènement des relations publiques et le moment de l'extermination de l'opposition radicale des IWW dont l'histoire et l'existence ont été grandement passées sous silence. En Europe, c'est le moment où la violence des nazis et des fascistes vis à vis des opposants s'accompagne du déferlement de leur propagande. C'est avec ces événements que se constitue un mode nouveau d'exercice du pouvoir.

Depuis le XIX° siècle, ce fut la grandeur de la pratique anarchiste que de promouvoir l'action directe susceptible de mettre les gens dans une opposition 'corporelle' - et non médiatisée ou symbolique - au système. Une pratique qui pose la révolte en termes crus et ne laisse pas la place aux accommodements et à la pacification qui vont avec la manipulation. (Cette pratique a montré son efficacité mais fut brisée aux alentours de la 1° guerre mondiale) Ce n'est pas un hasard si l'opposition im-médiate a pris un coup dans l'aile au moment précis où, les dernières tentatives révolutionnaires de masse ayant été brisées, les humains ont subi les manipulations les plus profondes que l'humanité a connues. Le tripatouillage des esprits a alors prolongé et complété l'œuvre que la violence physique avait initiée.

 

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critique du sens et de la marchandise :

Il faudra pas mal de temps avant que la manipulation ne constitue un problème. Quelques esprits éveillés ( Orwell, école de Francfort, IS, Ellul, ...) ont posé dans les milieux radicaux cette immixtion dans l'inconscient des gens comme un problème central. On peut déplorer que la critique sociale ait rarement été, jusqu'aux années 60, au delà des rapports de production et de l'exploitation du travail. Or le travailleur devenant un consommateur le problème de la soumission doit être vu autrement : les besoins, la richesse ? tout n'est pas qu'une question de justice dans la répartition. Quand les richesses sont de la nourriture avariée ou des gadgets abêtissants, l'important n'est plus qu'ils soient bien répartis : on peut voir aujourd'hui des échantillons de ces critiques de type socio économistes de la gauche de gauche. On en viendrait presque à dire que si les dépenses de biens culturels augmentent, c'est que les gens deviennent de plus en plus intelligents et cultivés sans s'interroger sur la nature et la qualité de ces biens ...et le tour est joué ! du reste, quand des gens admirent l'urbanisation montpelliéraine ou les Ogm comme des produits du génie humain il ne faut pas s'étonner que, pour eux, le génie soit affaire comptable. " Le malheur, c'est que le socialisme tel qu'il est généralement présenté, charrie avec lui l'idée d'un progrès mécanique conçu non pas comme une étape nécessaire mais comme un fin en soi - je dirais presque comme une nouvelle religion ! " écrivait Georges Orwell.

Peu à peu, on se met à penser que la manipulation des foules n'est pas qu'une dérive dont le capitalisme pourrait se passer mais qu'elle est, bien au contraire, constitutive du système capitaliste. Mai 68, à cet égard, met en évidence que cette critique de la société capitaliste moderne n'est pas juste l'affaire de quelques têtes pensantes. On ne peut pas parler sérieusement de la spontanéité des gens à être des benêts qui agiront et voteront pour leur propre servitude tant qu'on n'évoque pas cette chape de plomb de la manipulation à grande échelle s'exerçant sur eux.

 

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la critique 'progressiste' de la manipulation dans les régimes totalitaires

Il y a bien eu dans les années 30 et jusque dans l'après guerre des critiques de la manipulation ; en fait, principalement de celle qu'exerçaient les systèmes totalitaires : d'une certaine manière, pour Serge Tchakhotine, psychologue de gauche, cela ne pouvait être qu'une méthode fasciste : " Comment est-il possible que (l'humanité) continue à courir fatalement à son suicide ? pourquoi cette incapacité à diriger sa destinée quand tout nous prouve que le produit de l'intelligence humaine - la Science et ses conséquences, les progrès techniques et ceux de la culture, ont atteint des hauteurs vertigineuses." La critique de la manipulation dès lors est ancrée dans l'idéologie progressiste qui fut et dans une large mesure reste encore aujourd'hui un horizon indépassé. Toute la manipulation que les nazis mettent en œuvre est contraire à " la culture humaine"  dont " le sens est la course à la liberté ". Le fascisme ne fut qu'une maladie selon ce courant de pensée. D'un autre côté, la santé, c'est la Science ( S majuscule ) et la liberté qui sont indissociables. "La rencontre …des progrès matériels et de la soif de liberté".  Et même s'il se rend bien compte que "la guerre moderne (est) la conséquence des progrès techniques récents" ( en 1950 !) il ne lui vint pas à l'idée de mettre en cause ou au moins en question le progrès technique. Il avait du mal à admettre qu'une manipulation politique pût s'exercer dans un pays démocratique hormis comme une déviation ou un reniement bien regrettable. Il est amusant de le voir conter l'histoire d'un "député incisif dans son argumentation… que la foule écoute dans un silence religieux, les cerveaux travaillent, on suit la cadence logique de la pensée de l'orateur.." etc, En somme, les démocrates s'adressent "rationnellement" à leurs auditeurs, les fascistes s'adressent aux pulsions obscures… une telle dichotomie nous paraît aujourd'hui carrément loufoque. Il suffit de penser à tous les spin doctors, les Ségéla, les aides de camp de Frèche (que l'on voit à l'œuvre dans le film qui lui est consacré)  qui travaillent continuellement l'opinion dans nos pays démocratiques. De fait, tous les politiciens "démocrates" aujourd'hui utilisent ses techniques de manipulation.

Le courant de pensée politique incarné par Tchakhotine, largement dominant dans la gauche européenne, reste enraciné dans les valeurs de la démocratie libérale, du progrès économique et du progrès des sciences. A force de penser, dans le sillage des Lumières, à un progrès linéaire depuis la soumission ( l'obscurantisme médiéval …) vers la liberté ( la démocratie moderne …), on finit par déformer complètement l'Histoire. " Ceux qui  reprochent au peuple d’être aveugle sont précisément ceux qui lui ont crevé les yeux ! " John Milton 1642

 

Deuxième partie

L'homme machine :

L'homme moderne depuis le XIX° siècle est un homme au travail ; cet homme a accepté, parfois bien forcé, que sa vie soit organisée autour du travail qui est la norme sociale ; il s'identifie à la machine de la société industrielle.

Quand l'étau se desserre autour de la vie de labeur de l'ouvrier au tournant du XX° siècle celui ci est récompensé par la satisfaction de consommer qui lui confère une vie censée être meilleure. ( Les capitalistes ont besoin d'ouvrir de nouveaux marchés, il y a à ce moment une peur grandissante de la surproduction aux USA )

La vie était remplie par le travail, puis vint la consommation de masse et enfin la prise en charge par les administrations des individus et des groupes  - prise en charge plus ou moins grande suivant les versions du capitalisme - de Roosevelt à la social démocratie. La vie ainsi produite est qualifiée de meilleure ! la publicité et les relations publiques ( autre nom de la propagande ) sont là pour que tous en soient intimement convaincus.

On obtient ainsi un homme satisfait et soumis. La manipulation des esprits opère par la satisfaction de certains besoins, peu importe de quoi on est satisfait !

Mais cela ne suffit pas. Il faut aller toujours plus loin dans la soumission !

 

Une manipulation de plus en plus "technologique" :

Le contexte change avec les avancées technologiques ; il est de plus en plus favorable du fait que le capitalisme a produit une profusion d'objets technologiques qui permettent la surveillance, le contrôle et enfin la manipulation. Il est donc plus facile d'encadrer et de contrôler les gens dans leur nouvelle vie.

Des outils "dernier cri" sont produits dans ce but : Hypervisor, neurosciences, vidéosurveillance de plus en plus  sophistiquée,… et en même temps on utilise des outils qui a priori ne sont pas faits pour ça : téléphone portable, messagerie, Internet, etc. Pour faire une "veille de l'opinion", il suffit souvent de se brancher sur Internet. Des entreprises naissent, dont le travail consiste à surveiller, analyser et trouver des arguments dont se serviront les politiciens pour répondre aux critiques et ce au moment même où celles ci se répandent.

Mais il y a aussi la guerre, où tous les coups sont permis, où aucun scrupule n'a cours, c'est là qu'on innove le plus : des hommes robots qui voient la nuit, qui ne dorment pas, ça y est, on y est, la suite est envisagée : contrôler et susciter chez les  soldats les émotions nécessaires au pouvoir et inhiber toutes les autres. L'homme imite son modèle : la machine. Ce modèle n'a plus qu'à être diffusé !

 

Les scientifiques et la recherche, le pouvoir et la manipulation :

 

" La société de contrôle, nous l’avons dépassée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons. "             Pièces et Main d'Oeuvre

 

La recherche scientifique est organisée pour élaborer de nouveaux produits pour l'industrie mais pas seulement. Il faut aussi maintenir la survie de l'espèce humaine dans un environnement qui est sans cesse modifié et de moins en moins propice à la vie et parfois même à la simple survie. Il faut donc, pour assurer la pérennité du système, repousser les limites des capacités humaines par tous les moyens possibles. Et les moyens aujourd'hui sont les mêmes qu'il y a un siècle plus ceux que la technologie la plus moderne offre.

 

1- La production alimentaire (liée à l'agriculture) industrielle affecte de façon notoire l’équilibre fragile des toxines cérébrales et on remarque déjà en maint endroit, une régression sensible de l’intelligence d'après le D. Grimm.

La consommation de drogues et de médicaments atteint des sommets : il faut rendre le monde physiquement et psychologiquement supportable ! Les maladies augmentent et on fabrique des remèdes sans se préoccuper vraiment de l'environnement pathogène. (Voir le discours du P. Belpomme) Le but est d'adapter les hommes au système. A cette fin, les outils techniques deviennent plus performants. On fabrique une espèce médicalement assistée pour survivre à l'environnement pathogène. Certaines maladies ne sont pas liées au système bien sûr mais les cancers, les allergies, les troubles du comportement,… le sont et prolifèrent. Les perturbations liées aux divers pesticides par exemple se généralisent et l'espèce humaine produite est plus fragilisée mais en même temps plus entretenue par force remèdes qui "équilibrent" les effets nocifs des produits chimiques : on a donc atteint un équilibre dans la maladie. Le monde qui rend malade guérit aussi parfois mais se refuse à arrêter ce qui répand les maladies. Car la logique même du système est de produire toujours plus. La manipulation de l'espèce devient… physique.

 

2- Dans un monde où le sentiment d'insécurité augmente et du fait que cette insécurité provient de la société elle même - et non pas d'une nature extérieure comme pour l'homme primitif - la nécessité de calmer l'anxiété et les angoisses devient impérieuse. On a donc recours à maintes fabrications de paradis artificiels qui ne sont pas que des produits illicites : il faut entretenir le "tittytainment", cocktail de divertissement et d'alimentation suffisante, cher à M. Z. Brzezinsky ( conseiller de sécurité nationale du président des Etats Unis Carter et directeur exécutif de la Commission Trilatérale ) et faire vivre les gens dans un monde illusoire qui s'écroule toutefois à chaque accident, chaque alerte. Il faut avoir recours à des doses massives de télé réalité - rappelons nous qu' " à la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola… à vendre son produit ", des doses massives de face book " où on vous propose gratuitement … de vous inscrire dans la tendance de l'époque : l'hypervalorisation de soi " et de conserver vos coordonnées… Il faut occuper l'esprit à tout prix, ne laisser aucun répit pour s'ennuyer, prendre un peu de recul. La technique est au service de la soumission à l'ordre établi.  

 

On a aussi recours à la manipulation des informations qui nous servent des mensonges enrobés de quelques vérités de sorte qu'elles soient acceptées et faire passer les messages du système pour les seules voies possibles du salut humain!

 

3- " De nouvelles découvertes accroîtront vraisemblablement encore l'efficacité des techniques psychologiques de manipulation, mais il est peu probable qu'elles suffisent à adapter les êtres humains au type de société que la technologie est en train de créer. Il faudra sans doute recourir à des méthodes biologiques ; nous avons déjà mentionné l'utilisation des médicaments à cette fin. La neurologie peut ouvrir de nouvelles voies à la modification de l'esprit humain. L'ingénierie génétique appliquée à l'homme est déjà présente sous la forme de la «thérapie génique», et il y a toutes les raisons de croire que de telles méthodes seront effectivement utilisées pour modifier les organes impliqués dans l'activité mentale. " (Kaczinsky-1995) nous en sommes au début mais l'efficacité du neuromarketing est prometteuse et il y a tant d'autres possibilités de manipulation, tant de chercheurs qui ne demandent qu'à travailler à les mettre en place.

Oblomoff précise pour ceux qui restent perplexes que des "expériences sont financées à hauteur de  centaines de millions d'euros par les fonds publics et les entreprises de biotechnologie. Il ne s'agit donc pas d'idées, mais de réalisations bien concrètes qui déterminent la manière dont on voudrait nous faire vivre demain." La technopole grenobloise est en pointe dans ce type de recherche pour laquelle se rejoignent les nanotechnologies, les neurosciences, les sciences cognitives et les techniques de communication : NBIC pour les branchés..

La neuropolice, chaque jour davantage, accroît ses moyens de violer notre for intérieur, de déchiffrer notre activité mentale, et de manipuler nos comportements. "Grâce aux nanotechnologies, l’interface cerveau/machine pourra devenir directe avec l’envoi et la réception réciproques de signaux. Sous couvert de « communication personnalisée », c’est-à-dire plus « ciblée », ( et c'est bien là ce qu'on nous vante de plus prometteur dans les nouvelles technologies qui s'adaptent à la personnalité de chacun de nous, il n'y aurait plus qu'à se laisser guider !) le conditionnement des citoyens deviendra totalement inconscient. Mixte d’incitations et d’interdits non perçus comme tels, les injonctions du pouvoir, comme celles des publicitaires, seront respectées sans avoir besoin d’être explicitement exprimées." (JP Garnier) Et on y travaille dans le plus grand secret des centres de recherche publics ou privés. Il est clair que pour l'instant nous en sommes au stade de la recherche quelques applications montrent le bout du nez, comme Hypervisor de Thalès. Le moment propice sera trouvé pour que personne ne s'oppose à l'injection massive de ces produits : une bonne guerre, peut-être… permettrait de faire taire les critiques.

 

Toujours est-il que " Si le système réussit à contrôler suffisamment les comportements humains pour assurer sa survie, ce sera alors un tournant historique décisif. Alors qu'auparavant les limites des capacités  humaines posaient les limites du développement des sociétés, la société industrielle-technologique pourra s'affranchir de ces limites en modifiant les êtres humains, soit par des méthodes psychologiques, soit par des méthodes biologiques, ou par les deux. A l'avenir, les systèmes sociaux ne seront pas adaptés aux besoins des hommes mais, au contraire, les hommes seront adaptés aux besoins du système. " (Kaczinsky-1995) On pense évidemment à 1984 d'Orwel ou à Farenheit 451 de Bradbury. Les hommes sont surveillés et les déviants réprimés dans un cas comme dans l'autre. Cependant il ne faut pas oublier à quel point les hommes sont des esclaves mais des "esclaves volontaires" (JF Brient). Souvent ils précèdent leurs bourreaux avec leurs désirs de soumission. C'est là le vrai sens d'une manipulation réussie, que les manipulés acceptent et participent à leur soumission. 

 

Il n'y a rien dans le questionnement scientifique qui fasse entrer la question de l'humain dans le monde, il s'agit plutôt de l'adapter au système. Le généticien Daniel Cohen, bien placé dans les institutions  scientifiques en donne une illustration : «Je crois en la possibilité d'une nouvelle évolution biologique humaine consciente et provoquée, car je vois mal l'homo sapiens (...) attendre patiemment et modestement l'émergence d'une nouvelle espèce humaine par les voies anachroniques de la sélection naturelle.» Attendre quoi et dans quel but ? il vaudrait sans doute mieux poser le problème de ce qu'est devenue l'existence humaine. Mais nul n'est censé le poser ! De sorte que toute difficulté est conçue comme d'ordre technique ou gestionnaire. Et les capacités techniques qui augmentent à marche forcée sont mises au service de ce très louable but de soulager les misères du monde devant cette terrible existence que l'on déplore souvent …sans jamais la remettre en question.

 

Généralité sur la manipulation technologique à venir :

Encore une fois deux choses : premièrement, la manipulation technologique n'est pas encore faite mais en préparation ; ça semble pour beaucoup de ceux qui y participent à portée de main. Quelques années encore ! mais les choses sont en place, notamment l'envie de le faire et les travaux ont déterminé leurs objectifs assez clairement. Deuxièmement, tout ce qui se prépare se cache derrière un besoin, un soin, le règlement d'un problème de sorte que la solution sera présentée quand elle apparaîtra aux yeux de tous comme LA solution la plus logique, évidente - on n'oubliera pas que le fichier FNAEG a d'abord été constitué par Jospin pour traquer les pédophiles ; aujourd'hui n'importe qui ayant maille à partir avec la justice (pris dans une manif, par exemple) doit cracher ses empreintes génétiques (sauf les délinquants financiers). Il s'agit d'une stratégie pour acclimater les gens à un contrôle généralisé qui fait aussi partie de cette manipulation généralisée qui se met en place.

 

 

Conclusion

 

Nous pensons, comme Kaczinsky, que " si la société industrielle survit, il est probable que s'installera un contrôle technologique presque total du comportement humain" puisque la technique le permet de plus en plus. L'éventualité que,"… parce qu'il sera installé très progressivement, il n'y (ait) aucune résistance rationnelle et efficace " paraît aujourd'hui tout à fait envisageable !

La marque de ce début de siècle est qu' "il faut s'attendre à ce que l'homme lui-même soit changé" car la technologie s'engage dans la voie d'un changement du corps humain alors que jusque là on avait pesé sur son esprit pour l'adapter au capitalisme. Toutes les technologies nouvelles sont (aussi) utilisées à des fins de manipulation des humains, le capitalisme fait avec ses (nouveaux) moyens ; ces technologies effraient grandement cette humanité qui est partagée entre, d'une part, l'horreur devant les risques encourus - de plus en plus grands et évidents - et d'autre part, la fascination devant les capacités de ce monde à produire des choses 'extraordinaires' !

 

 


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